AUTONOMIE
« Un projet d’autonomie est une manière de choisir les dépendances. On peut dépendre de l’industrie agroalimentaire pour se nourrir ou créer et cultiver d’autres dépendances. À décliner »
Maria Kakogianni
Cette approche réaliste quant à la possibilité de « sortir du système » est une réponse à l’objection classique d’être des bisounours, faite à ceux qui s’intéressent à l’autonomie. Il ne s’agit pas de sortir du système, mais de choisir ses dépendances : ne plus dépendre d’un appareil de production entièrement orienté vers le profit, aux dépens de la santé des eco-systèmes, des humains et de la vie en général.
Choisir ses dépendances, refuser de dépendre de telle ou telle industrie, choisir la low-tech, choisir des logiciels libres et non commerciaux, c’est faire des choix politiques.
Choisir ses dépendances, c’est d’une certaine façon se libérer des dépendances les plus toxiques : sortir d’un modèle de surveillance, d’un modèle d’appropriation des données, d’un modèle dans lequel on achète une application mais on la possède pas…
Choisir ses dépendances, c’est aussi refuser d’acheter tel ou tel produit, dont le producteur collabore à un génocide, ou à un écocide. Même si le boycott est mal vu, même si le coût social s’alourdit à chaque nouvelle loi.
Dépendre de son jardin, de son travail, dépendre d’un groupe affinitaire, pour se développer, pour se nourrir, pour vivre, cela pourrait bien être une solution d’avenir, pour sortir des dépendances toxiques. Ces dépendances toxiques qui nous tuent à petit feu, qui s’alourdissent de jour en jour ne sont pas le fruit du hasard.Et il ne s’agit pas d’une théorie du complot, que de l’affirmer.
En effet, ce principe peut tout aussi bien être retourné : les dépendances toxiques qui nous empoisonnent sont un choix de ceux qui en profitent. Créer de la dépendance, pour G&&gle, pour 4mazon, c’est un moyen de s’assurer des revenus stables. Ces mécanismes, conçus par des apprentis sorciers de la science cognitive et du cerveau, se combinent pour nous enserrer dans des filets toujours plus fins, toujours plus résistants. Résistants à la pensée critique, à la déconstruction (comme on dit aujourd’hui), mais surtout résistants à la mise en place de pratique alternatives.
À un certain point, chercher à se déprendre de ces filets nous entraîne sur une voie dangereuse où nous attendent la répression, la mise à l’écart sociale, la douleur physique, psychologique, surtout si l’on est seul.
Le sort réservé aux Free Parties, ou même aux supporters de football célébrant la victoire de leur club est éclairant, à ce sujet : se réjouir hors des circuits commerciaux, s’amuser de façon autonome – c’est à dire, sans dépenser dans le monde du fric- c’est prendre le risque d’être volé par l’appareil policier (comme fréquemment les organisateurs de parties), battus, endettés de force par des amendes…
Le système qui vit des dépendances au modèle productiviste et commercial (ou, pour simplifier, capitaliste), s’est approprié l’état et son appareil répressif, pour encercler les tentatives de sortie. Ironiquement, les seuls qui ne sont pas visés par la loi contre le séparatisme sont les propriétaires, le bénéficiaires de nos dépendances les plus communes : ils se sont arrogé le droit de vivre entre eux, (on se réfère ici aux travaux des sociologues Pinçon et Charlot).
L’occupation de l’espace est régulé, les textes sur l’utilisation des sols sont toujours plus favorables à leur artificialisation, l’usage de monnaie physique se restreint, les interactions économiques sont sous surveillance, la solidarité est mal vue, les aires de liberté sont de plus en plus limitées, et le refus de se soumettre aux dépendances qui profitent au capital est en train de devenir progressivement plus coûteux, en termes de qualité de vie, en termes d’accès aux services offerts (pour combien de temps encore?) par la société telle que nous la connaissons.
Toutefois, la phrase de Maria Kakogianni ouvre la porte à un type de dépendances que nous pouvons de bon cœur embrasser et porter ensemble. Quel beau mot, ENSEMBLE, dépendre les uns des autres, dans une fraternité bien plus réelle que celle gravée aux frontons des mairies, mais inexistante dans nos vies !
Créer ensemble de la vie, de la communauté hors du monde du profit, du lien gratuit, de l’interdépendance assumée… Faire le choix de réinventer du COMMUN, c’est un avenir plus souriant que le grand soir, c’est le choix de 1001 petits matins à partager joyeusement !